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par Jean-Olivier REGAT
Rediffusions des articles archivés pour le plaisir de voir et revoir.

D’origine américaine, il est venu en France pour créer un collectif de comédiens sourds. C’est ainsi qu’est né IVT, à Vincennes dans la région parisienne. Depuis IVT a fait du chemin, et sa renommée est nationale Mais Alfredo est retourné aux États Unis, et nous n’avions plus de nouvelle de lui.

Envoyé spécialement par WebSourd aux États-Unis, j’ai rencontré Alfredo CORRADO. Il a répondu à mes questions, à travers une longue et belle interview que nous avons séquencée en plusieurs parties.

Par Bruno MONCELLE

Sommaire
 1 - Qui est Alfredo Corrado ?
 2 - Présentation d’Alfredo Corrado
 3 - Vie quotidienne d’Alfredo Corrado
 4 - Vie d’Alfredo Corrado au château de Vincennes
 5 - Participations d’Alfredo Corrado aux rencontres de Deaf Way


1- Qui est Alfredo Corrado ?

2- Présentation d’Alfredo Corrado

Bruno MONCELLE : Pouvez vous vous présenter ? Alfredo C. : Je m’appelle Alfredo CORRADO, mon nom en langue des signes est celui-ci... En fait mon premier nom m’a été attribué lorsque j’étais dans une école pour jeunes sourds. Nous étions chacun baptisé par l’ensemble de nos camarades en fonction de notre physique. Moi j’avais non seulement les oreilles décollées mais j’étais affublé d’un énorme grain de beauté en haut de mon oreille droite ! C’est comme cela que j’ai hérité de ce signe. Par la suite, ce défaut à l’oreille a disparu, mais j’ai gardé tout de même ce signe.

Lorsque je suis arrivé à l’université Gallaudet, les étudiants m’ont demandé mon nom en langue des signes, je leur ai dit de m’en choisir un (je n’aimais pas tellement mon premier signe). Ils m’ont baptisé avec les initiales A-L. Arrivé en France les sourds d’IVT m’ont choisit le même signe « A.L », c’est une femme nommée Evelyne qui me l’a attribué.

De retour aux Etats-Unis, j’ai retrouvé des amis sourds perdus de longue date, de nouveau mon ancien signe, celui de mon enfance, resurgit. Même si celui-ci ne me convient pas, je me retrouve avec un signe américain « le grain de beauté sur l’oreille » et un français « A.L ».

3- Vie quotidienne d’Alfredo Corrado

BM. : Pouvez vous nous raconter ce que vous avez fait durant toutes ces années ? AC. : Je travaille depuis 4 ans à l’université où j’enseigne l’ASL. Je m’adresse à un public varié. D’une part, à un groupe de femmes exerçant le métier d’interprète. Il s’agit là de reprendre leur discours qui parfois se rapproche plus de l’anglais signé que de l’ASL. D’autre part, je m’occupe d’un groupe de 19 américains du sud, sourds. Le but étant de travailler l’expression en ASL, beaucoup d’échanges ont lieu dans ce groupe. Avant cela j’ai connu une grande période d’inactivité durant laquelle je restais à la maison et j’ai énormément grossi. C’était juste à mon retour de France en 90, après avoir créé à Paris IVT, l’International Visual Théâtre. Qu’est qui m’a donné envie de fonder ce théâtre ? Il est vrai que je suis passionné de cet art depuis toujours. J’ai travaillé ici aux Etats-Unis au National Theatre for Deaf (NTD), pas en tant que comédien, mais comme concepteur de décor. Durant cette époque j’ai pu observer les metteurs en scène et aussi les acteurs. Un jour, alors que j’étais un peu démoralisé, un homme entendant s’est approché de moi et nous nous sommes mit à discuter. Je lui ai fait part de mon souhait de créer un théâtre spécifique avec des comédiens sourds utilisant la LS. De par son travail, cet homme rencontrait de nombreux comédiens entendants et m’a proposé son aide. Il reconnaît que la LS est une langue « pure » et qu’il faut créer quelque chose. Il ne connaissait absolument pas l’ALS, et était surpris de découvrir que cette langue puisse permettre une communication entre deux étrangers. L’homme d’origine polonaise avait quitté son pays et s’était réfugié aux Etats-Unis. Il pensait qu’avec cette langue on pouvait créer une structure européenne, et qu’il pouvait prendre les contacts nécessaires. Je n’avais pas songé à un projet européen mais plutôt américain. Ce sont des concours de circonstance qui m’ont amené à Paris. Un jour, cet homme a été interpellé par Jean Grémion, venu aux USA. Celui-ci recherchait des compagnies théâtrales susceptibles de participer au Festival d’été de Nancy en France. L’homme lui a indiqué, entre autre, le metteur en scène et marionnettiste dont j’étais l’assistant. Il lui a précisé que son spectacle était intimiste, gestuel et sans parole et surtout que la jauge ne pouvait accueillir que 18 spectateurs. D’emblée Jean Grémion a refusé car au festival il s’agissait de spectacles de plus grande envergure. L’homme a insisté et finalement Jean est venu assister à une représentation, qui a été sous le charme et nous a invité à participer au festival. Ensuite, le Polonais a convaincu Jean Grémion de faire le nécessaire auprès de financeurs potentiels pour obtenir des subventions permettant une tournée sur Paris. Jean, au départ sceptique, a fini par rencontrer divers ministères (Culture, Santé...) et nous avons obtenu un financement pour le lancement de notre projet pour un an. C’est Monsieur Jack Lang, alors Ministre de la Culture, qui nous invita à présenter notre spectacle dans le cadre du Festival d’Automne. Il s’agissait pour nous d’avoir un lieu adapté à l’intimité de notre spectacle (18 personnes maximum). C’est alors que Mr Lang pensa à la Tour du Village du château de Vincennes qui était alors inoccupée. Nous l’avons visité, c’était sale mais un magnifique château !

4- Vie d’Alfredo Corrado au château de Vincennes

BM : Et ensuite que s’est il passé ? Vous êtes resté au château de Vincennes ? AC : Oui nous avons investi les lieux. Des travaux ont été réalisés au 2ème étage. Après un an de représentations au moment où j’allais retourner aux Etas Unis, j’ai été désigné pour créer avec des étrangers (des hollandais, polonais etc) un atelier de théâtre. C’était une première en France, aucune expérience de ce type n’avait été encore réalisée. Malheureusement cela n’a pas fonctionné, d’une part car cette innovation surprenait trop, et d’autre part les personnes investies devaient sacrifier leur travail et leur vie familiale. Je m’étais trompé et j’étais prêt à repartir mais Jean Grémion était soucieux car il restait encore des fonds. Nous nous sommes dit qu’il fallait trouvé des personnes sourdes pour participer à ce projet. On me conseilla de me rendre au foyer des sourds, seulement je m’aperçu qu’il n’y avait que des sourds âgés qui communiquaient plutôt en mimo gestuel. Cela ne correspondait pas au profil que je recherchais. Il me fallait des jeunes de mon âge. Soudain j’ai pensé à une femme sourde que je connaissais et qui travaillait dans un ministère. Je l’informais de mon projet, nous avons convenu d’une date, le rendez-vous était fixé à midi. Elle est donc venue accompagnée d’une quinzaine de personnes sourdes qui comme elle travaillaient dans des services administratifs. Lors de notre rencontre, je leur ai proposé un autre rendez-vous, afin qu’ils puissent visiter notre local au château de Vincennes où on envisageait de faire des rencontres culturelles et théâtrales. Le mardi soir, nous avons invité un bon nombre de personnes à venir au 2ème ou 3ème étage (je ne sais plus très bien). Bien sûr ils ont été subjugués par ce lieu et le fait de pouvoir l’investir. Je leur ai expliqué mon envie de créer des stages et organiser des représentations théâtrales. Les personnes étaient étonnées, comprenant difficilement mon projet. Et c’est là que j’ai réalisé qu’en France ce type de projet n’avait jamais été mis en oeuvre. La discussion était ardue. Je me rendais compte du décalage entre la France et les Etats-Unis. Là-bas, nous avions des interprètes professionnels à notre disposition, en France il y en avait très peu. J’avais pourtant en face de moi des gens intelligents, mais ils avaient une représentation stéréotypée de ce que pouvait être des spectacles en Langue des Signes. Ils pensaient au folklore. Je ne pensais pas qu’il y avait un tel retard, en France mais aussi dans les autres pays européens comme l’Allemagne. J’étais réellement surpris non seulement du peu d’avancées mais aussi du manque de recherches et de confiance des sourds en leur langue. Lorsque j’ai mis en place des stages pour les futurs comédiens sourds, j’ai constaté qu’ils avaient des grandes difficultés avec le regard de l’autre et cela les freinait dans leur expression. Ils avaient honte de leur production en langue des signes ou d’oraliser devant leurs collègues. Mais une fois ces appréhensions dépassées, ils étaient contents...Donc n’ayant pas d’interprètes pour effectuer mes démarches, j’ai fait part de ma difficulté à Jean Grémion. Il s’est proposé pour faire office d’interprète. Ce que j’ai refusé, car je voulais un interprète professionnel. Je suis donc reparti aux Etats-Unis chercher un interprète, Bill Moody, et lui proposa de venir travailler pour moi à Paris. Pourquoi pas m’a-t-il répondu, on verra... Il a pris des cours du soir pour apprendre le français. Au cours de ses rencontres avec les sourds, Bill a découvert la LSF et était fasciné par la richesse de cette langue. Il a appris sur le tas et petit à petit s’est formé à ces 2 nouvelles langues pour pouvoir interpréter. De façon maladroite au début, puis de mieux en mieux. Nous avons interpellé les comédiens sourds sur la création de cours de LSF. Il a fallut insister pour les convaincre. Il fallait à tout prix enseigner cette langue. Une fois la proposition lancée, beaucoup d’orthophonistes étaient enthousiastes. Lorsque nous avons vu que cette formation prenait de l’ampleur, nous avons créé officiellement des cours de LSF. Ensuite, des dictionnaires ont vu le jour, de beaux ouvrages... Nous étions vraiment heureux. En parallèle, le secteur théâtre s’est aussi développé avec la création de la pièce « [ ] », puis « ] [ ». Ce titre et ces pièces représentaient vraiment la culture sourde...pas de parole, pas d’interprétation, de la langue des signes artistique et poétique. Des comédiens sourds, dont Chantal Liennel, formidables ! Par la suite nous avons eu Didier Flory, écrivain entendant, connaissant la culture sourde, qui a écrit le scénario de « LMS ». Je pense que c’est une chance en France d’avoir crée tout de suite la LSF et pas le Français signé. Aux Etats-Unis, l’anglais signé s’est développé en premier lieu et a notoirement influencé notre langue.

5 - Participations d’Alfredo Corrado aux rencontres de Deaf Way

BM : Vous avez assisté aux rencontres de Deaf Way I en tant que metteur en scène, puis à Deaf Way II en tant que spectateur et non plus comme metteur en scène. Quel est votre avis sur les spectacles présentés ? AL : Lors du Deaf Way I, qui a duré 2 semaines, beaucoup de représentations ont eu lieu. Les retours étaient très élogieux et positifs, citant notre troupe d’IVT comme éminente, avec un réel travail d’expressions d’émotions c’était incroyable ! Le public n’avait jamais vu ça. J’ai pris peur, je ne voulais pas être mis sur un pied d’estal. Dix ans plus tard, j’ai assisté à Deaf Way II. La troupe d’IVT a présenté la pièce « Hannah ». Je mourais d’envie de les voir et curieux de savoir s’ils avaient progressé ou stagné. J’ai eu plaisir à revoir les comédiens et d’assister à leur pièce...Ensuite, les bras m’en sont tombés, j’avais peine à réaliser, j’étais béat d’admiration devant un tel talent, et subjugué de voir le bond en avant des comédiens. Bravo ! Formidable ! Je leur tire mon chapeau. Ils m’ont dit que c’était grâce à moi, mais eux aussi ont participé à cette réussite. Les autres spectacles présentés n’étaient pas à la hauteur de celui d’IVT, c’était regrettable qu’il n’y ait pas eu une vraie compétition mais je dois dire que cette compagnie est unique ! Et j’en suis fier.

[Voir la suite de ce reportage->art529]

27 août 2010
 
 
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