IMPRIMER  |  FERMER
Nicole, Ode, Delphine S., et Delphine A. : leur caractère fort leur a permis de réussir
Comme chaque année à l’occasion de la journée de la Femme, WebSourd va à la rencontre de 4 femmes, et vous proposent cette fois les témoignages riches de Nicole Clet, d’Ode Punsola, de Delphine Soyer, et de Delphine Agnesina.

Sommaire
- 1) Nicole Clet (12’10’’)
- 2) Ode Punsola (13’30’’)
- 3) Delphine Soyer (19’05’’)
- 4) Delphine Agnesina (11’04’’)

1) Nicole Clet (12’10’’)

Bio express de Nicole Clet :
Nicole Clet, retraitée, 63 ans vit à Montpellier où elle a suivi son époux. Elle est aujourd’hui la grande mère de trois petits enfants. Toute sa famille, oncles, tantes, parents, est sourde et tous sont impliqués dans diverses associations. Nicole a grandit dans cet univers. Elle-même fait parti depuis la moitié de sa vie de l’association AGSMR dont elle est la secrétaire générale. Au sein de cette association, elle a une mission de réhabiliter le patrimoine sourd de la région de Montpellier. Il s’agit de la réhabilitation d’un local du foyer historique des sourds, rue Cauzit pour lequel elle milite ardemment.

(Nicole Clet)

"Je suis entrée à l’AGMSR en 1967, après mon mariage. C’est par mon mari que j’ai connu l’association. J’ai découvert un monde différent de celui de la cellule familiale, plus vaste et intéressant. On m’a demandé si je voulais aider, et j’ai répondu oui. De fil en aiguille, j’ai eu de plus en plus de responsabilités : cela me plaît et j’aime aider et encourager les personnes sourdes. Depuis je n’ai jamais arrêté : cela fait 42 ans !"

"J’ai été dans cette association jusqu’en 1989, où je n’ai plus fait partie de l’association. J’ai été démise de mon poste suite à un conflit avec un nouveau groupe, plus jeune, qui voulait faire évoluer les choses, ce que je comprends. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas rester sans activité, sans faire partie d’une association, alors je me suis dit que j’allais chercher autre chose. Et puis au congrès de Valence, j’ai rencontré des personnes de Sud qui voulaient créer un comité unique pour la région : il y avait de nombreux volontaires, et cette aventure a duré 10 ans. J’en garde un très bon souvenir car j’y ai noué des amitiés très fortes. Même 10 ans après -que le temps passe vite- et malgré la distance, j’ai toujours des liens très forts avec ces personnes, et quand je les croise, on se souviens toujours comme c’était bien. Ainsi, cette période loin de l’AGMSR m’a été bénéfique car elle m’a rendue plus combative."

"Je suis redevenue secrétaire parce qu’il y avait de nouvelles personnes au sein de l’association, et notamment un nouveau président. Il ne pouvait pas faire tout le travail seul, il avait besoin d’aide, et les personnes sourdes à qui il demandait ne pouvaient pas, alors il est venu me le demander. Je ne pouvais pas refuser, parce que j’avais déjà fait partie de l’association, et que pour moi, mon départ n’était pas une décision définitive. Alors je suis revenue pour sauver l’AGMSR : cela fait 10 ans maintenant et tout va bien."

"Je travaille à la MSAH, Mutualité Sociale Agricole de l’Hérault, depuis 30 ans. J’ai d’abord travaillé au service du personnel où je m’occupais des inscriptions pour tout l’Hérault. Depuis que ce service a été supprimé, je travaille au service du courrier, ce qui ne me gêne pas, car cela me laisse plus de temps pour m’occuper de l’association."

"Franchement, pour moi, la vie associative prévaut sur la vie privée. C’est dans mon sang, j’ai besoin de m’occuper de l’association, j’ai besoin d’aider les autres, je l’ai toujours fait, je ne peux pas m’en passer ! Si je devais arrêter d’un coup, je me sentirais perdue."

"Dans toute vie associative, il y a des hauts et des bas, ce n’est jamais stable. Lorsque tout va bien, tout le monde est content, et quand ça va mal, tout le monde critique, c’est ainsi. Les critiques sont toujours blessantes, mais avec le temps on oublie et on continue : je suis comme ça, c’est mon caractère. Je n’ai pas besoin de l’aide de ma famille ou du support des autres, je continue d’avancer parce que j’en ai envie ; c’est ma façon de fonctionner."

"A mon retour comme secrétaire de l’association, il y avait des problèmes financiers liés au local de la rue Cauzit. Mais je ne voulais pas qu’on l’abandonne pour en chercher un autre. C’était le local de l’association depuis sa fondation en 1962, il était important pour l’avenir de le sauvegarder."

"On a dû travailler dur pour réussir à sauver le local de la rue Cauzit : il y avait une procédure judiciaire contre nous car l’ancien locataire n’avait pas payé tous les loyers, puis le dépôt de bilan, les huissiers, les avocats...
Une fois ce problème réglé, c’est Véolia qui portait plainte pour factures impayées. L’association s’est défendue et il y a six mois, on a réussi à faire valoir que l’on n’était pas responsable."

"Une fois toutes les procédures avec les huissiers et les avocats réglées, on a pu récupérer le local, mais on ne pouvait pas s’installer, c’était très abîmé : il y avait de gros travaux à faire, et il fallait trouver des financements. Un groupe de jeunes sourds, arguant que ce serait long avant d’obtenir une subvention, s’est retroussé les manches pour faire les réparations urgentes et les peintures, en attendant que l’association obtienne un financement pour une remise en état complet. Ils souhaitaient vraiment pouvoir revenir dans le lieu historique de l’association."

"Il faudra quelqu’un à l’avenir pour gérer l’AGMSR et le local rue Cauzit, et j’aimerais avoir quelqu’un avec moi à qui transmettre mon expérience, parce qu’effectivement je ne suis pas éternelle. J’aimerais passer le relais mais les gens refusent car ils ne maîtrisent pas bien le français écrit. Je comprends que ce ne soit pas facile mais je ne serai pas toujours là. Cependant, je promets de rester jusqu’à ce que le problème de la rue Cauzit soit complètement réglé et que les Sourds puissent y revenir. Ensuite je pourrai me retirer et laisser la place aux jeunes."

"Il est vrai que pour le français, ce n’était pas gagné au départ parce que je suis issue d’une famille sourde, dans laquelle on communiquait en LSF. On ne parlait pas du tout et je ne rencontrais jamais d’entendants. Ensuite j’ai été pendant trois ans à l’école des sourds de Montpellier pour apprendre à oraliser. Ensuite l’école a pensé que j’avais des capacités et que je pouvais aller avec les entendants. J’ai fait des progrès, mais au fond de moi j’ai gardé ma culture et mon identité sourde. Même plus tard, en travaillant avec des entendants, je savais que ma réussite ne s’arrêtait pas là, et que je reviendrais vers le monde des sourds pour soutenir la communauté."

"Franchement, si un jour je me retire et qu’il y a un nouveau secrétaire, il trouvera d’autres moyens pour écrire et communiquer. Il y a des sourds dans les associations depuis 100 ans, et ça a toujours fonctionné, alors ça continuera à fonctionner sans moi."

"Lorsque l’on m’a remis les mains d’or, cela n’a rien représenté de particulier pour moi, sur le moment. Mais avec le temps, les gens me félicitaient. Surtout, un petit garçon qui était là quand on me l’a remise m’a dit « c’est super, je suis content pour toi ». Que ce petit sourd me dise ça, ça a été une grande émotion, et je me suis dit : ça vaut le coup de continuer à se battre. C’est important d’être un modèle, de montrer l’exemple, que les jeunes puissent se dire : « moi aussi j’ai envie de faire ça et je peux y arriver »."

"Mon rêve en tant que femme sourde ? Sincèrement, si j’avais bénéficié de toutes les facilités et les avantages qu’apporte la loi de février 2005, j’aurais pu être ministre de la solidarité envers les sourds ! Mais je suis trop vieille maintenant, il faut laisser la place aux jeunes !"

"Pour la journée de la femme, j’aimerais dire à toutes les femmes de France et du monde entier : quand vous avez un projet, il ne faut pas vous décourager, il faut aller jusqu’au bout ; c’est une telle satisfaction quand on réussit. Sincèrement, « échec » est un terme que je ne connais pas ! Quand on subit des échecs, il faut aller de l’avant, il faut continuer : il y aura toujours d’autres événements, d’autres projets, d’autres réussites. Il ne faut pas se laisser décourager par l’échec, il faut continuer ses efforts."

2) Ode Punsola (13’30’’)

Bio express d’Ode Punsola :
Ode Punsola a 51 ans et habite Carcassonne. C’est aussi la ville où elle est née et où elle a grandit. Divorcée, elle est la mère de deux grands enfants qui ont tout deux fait des études supérieures. Dans sa jeunesse peu de sourds étudiaient mais elle a réussi sont bac philo puis a fait de courtes études de droit. Il y a huit ans de cela, elle a totalement changé de métier pour d’adonner à sa passion et est devenu conférencière en LSF pour les musées nationaux. En 2004, elle a reçu les Mains d’or de la meilleure conférencière en LSF.

(Ode Punsola)

"J’ai exercé de nombreux métiers. J’ai commencé comme vendeuse chez mon grand père caviste. Certes, il y avait des problèmes de communication, mais c’était surtout un secteur assez machiste, et en tant que femme je n’étais pas acceptée. Ensuite, j’ai remplacé une éducatrice à Montpellier. Puis je me suis mariée. Nous avons emménagé à Albi, il y a une vingtaine d’années, où j’ai d’abord travaillé dans une banque au calcul des concours bancaires. Puis j’ai enseigné aux petits de maternelle de l’école des sourds. Enfin, lorsque je suis venue faire la visite de la cité de Carcassonne où nous sommes, j’ai compris que je voulais faire le métier de guide conférencière, et j’ai réussi à le devenir."

"J’ai passé mon concours de guide conférencière ici à la Cité de Carcassonne. Lorsque j’ai réussi mon concours, il fallait que je trouve du travail, et d’autres sites à présenter. J’ai étudié les anciens châteaux Cathares, tels que le château de Montségur. J’ai tout appris en autodidacte, grâce aux livres, et je connais bien aujourd’hui les sites que je fais visiter en langue des signes."

"J’ai obtenu mon diplôme par le biais d’une VAE. J’ai donc du monter un dossier qui a été examiné par le Ministère du Tourisme. J’ai passé des entretiens oraux, rédigé de nombreux écrits, mais quand j’ai enfin reçu ma carte professionnelle de guide conférencière des Monuments Nationaux, j’étais très fière que mes 6 années d’effort soient enfin récompensées."

"M. Perbost est responsable de l’accueil du public sourd au Centre des Monuments Nationaux. C’est lui qui m’a fait passer mon examen, ici même à la cité de Carcassonne. Nous suivions donc un petit parcours, et je commentais la visite. Au départ il est vrai, je ne pouvais m’empêcher de vocaliser en même temps que je signais, mais j’ai réussi à terminer la visite en LSF sans vocaliser. Les experts ont apprécié ma présentation. J’ai ensuite été examiné sur la visite des sites d’Aigues-Mortes, de la forteresse de Salses. J’ai conquis les sites progressivement, à la manière de Jules César qui conquit d’abord Narbonne et non Marseille, puis conquit progressivement les territoires vers le nord. Toutefois, je reste attachée au Sud, et ne cherche pas à être agrémentée pour des sites touristiques du Nord."

"Je ne m’attendais pas du tout à cette récompense, car les Mains d’Or sont généralement remises à des sourds parisiens, mais j’ai tout de même fais le déplacement. Lorsque j’ai vu mon nom, j’étais vraiment contente. C’est pour moi une récompense qui reconnaît mes compétences et la qualité de mon travail. Cela m’incite à conquérir encore de nouveaux sites. Cela encourage à la réussite, jusqu’à atteindre le firmament."

"Parallèlement à cette activité, je travaille au Comité Départemental du Tourisme du Conseil Général de l’Aude. Je forme un binôme avec un entendant : nous allons visiter les hôtels, restaurants, chambres d’hôtes, musées, et tous les lieux touristiques, pour vérifier leur accessibilité aux personnes handicapées. C’est très important d’ouvrir ces lieux à ce public-là. Ce dispositif est une application directe du partenariat signé entre la FNSF et le Ministère de la Culture au congrès de Bourges. Avec sa grande ouverture d’esprit, le Languedoc Roussillon est aujourd’hui la région la plus accessible aux personnes handicapées, bien devant l’Ile de France."

"On m’a demandé de rendre le site internet audetourisme.com accessible aux sourds. J’ai pu réaliser et mettre en ligne très rapidement des vidéos en langue de signes sur plusieurs aspects du département : sa géographie, ses paysages, sa gastronomie, ses châteaux Cathares et autres châteaux-forts ; mais aussi ses loisirs, tels que la planche à voile et l’escalade. Ce fut le premier site internet de ce type accessible, et c’est pourquoi le Conseil Général a reçu « l’Etoile de l’Accueil » du Ministère du Tourisme. Ce prix ne m’était pas destiné personnellement, mais je suis fière d’avoir participé à ce projet très utile pour les sourds."

"Jean-Paul Perbost et Yann Cantin, tous deux sourds, ont créé une commission de recherche de vocabulaire en langue des signes. Je ne participe pas à cette commission, mais je leur soumets du lexique moyenâgeux. En pratique, lorsque je prépare une visite, je fais beaucoup de recherches iconographiques pour trouver le signe le plus adapté."

"C’est comme pour le signe de « la Cité de Carcassonne » : combiner les signes de « château » et de « fort » en rajoutant la ville « Carcassonne », ne rendait pas du tout l’idée de la Cité ; le signe choisi est finalement beaucoup pus iconique. Pour la dynastie des Trencavel, le signe retenu est lié à l’étymologie du nom, qui veut dire « tranche bien » en français. Le choix du signe de Simon de Montfort fait référence à la pierre lancée par une femme lors d’un siège, et qui l’a mortellement blessé à la tête.
J’ai exercé de nombreux métiers différents, mais c’est celui que je fais aujourd’hui que je préfère. Cela tient essentiellement au fait qu’il y a beaucoup de contacts humains dans mon activité, y compris dans le combat pour l’accessibilité. Et pour mon image de femme sourde, il est important de bien me positionner dans mes démarches auprès des députés ou des élus municipaux."

"Je suis la seule guide conférencière dans le Sud, et il serait important que je sois secondée. La situation est différente à Paris car il y a de multiples activités dans les musées. Si je venais à disparaître, il n’y a personne pour me remplacer à l’heure actuelle, je n’ai personne à qui transmettre mon savoir. Pour se présenter à l’examen de guide conférencier, il faut être titulaire du bac, puis contacter le Centre des Monuments Nationaux, rédiger un dossier de candidature, puis passer l’agrément pour chaque site. Je suis agrémentée pour les sites de la fortersse de Salses, d’Aigues-Mortes et la cité de Carcassonne, très éloignés les uns des autres, et c’est déjà la course contre la montre ! Je ne peux pas faire visiter tous les monuments de la région, il faudrait trouver une autre personne passionnée d’histoire. Mais très souvent, les jeunes n’aiment pas l’histoire, qui n’intéresse que les très jeunes enfants, ou les adultes de plus de 30 ou 40 ans. Et dans cette période où l’Education Nationale évoque la suppression de l’histoire dans les programmes, cela rendrait l’accès encore plus difficile."

"A 50 ans, je profite enfin de la vie, même s’il a fallu être résistante. J’ai vraiment le sentiment d’avoir « réussi ». Il ne faut pas être déçu de son parcours. Le fait d’avoir exercé plusieurs métiers m’a permis d’avoir « plusieurs cartes en main », et d’être plus riche d’expériences. Cette diversité m’a fortifiée. Je sais qu’il n’est jamais trop tard, et que les femmes sourdes de mon âge peuvent encore atteindre leur objectif."

3) Delphine Soyer (19’05’’)

Bio express de Delphien Soyer :
Delphine Soyer, 39 ans est née et a grandi à Paris, elle est la maman de deux filles dont une encore toute petite. Il y a 5 ans elle a obtenu son diplôme de danseuse professionnelle et a créé parallèlement une association D.A.N.S.E.R. (la Danse, l’Art pour Nous les Sourds et les Entendants Réunis) pour enseigner la danse aux enfants comme aux adultes sourds ou entendants. C’est une façon d’aider les jeunes enfants sourds. Récemment, la compagnie TATOO, groupe des danseurs et comédiens concernée par le handicap, avec elle Delphine ont présenté à plusieurs reprises leur spectacle de danse. C’est un succès.

(Delphine Soyer)

"La danse est la réalisation de mon rêve d’enfant. Je l’ai découverte, par hasard, à l’age de cinq ans. J’avais un défaut physique, je marchais les pieds en dedans et le médecin avait conseillé à ma mère de me faire faire un sport qui puisse se pratiquer pieds nus. Elle m’a proposé de faire de la danse et j’ai accepté sans savoir ce que c’était. Dès la première séance j’ai été profondément touchée, émue, cela me correspondait totalement et depuis je n’ai jamais été arrêté .
Vers l’âge de 7-8 ans, j’ai commencé la danse classique, ce qui est déjà tard pour devenir danseuse professionnelle. Mon professeur m’encourageait fortement dans ce sens et moi comme j’adorai cela, j’avais vraiment envie de réussir. J’avais déjà comme rêve de devenir professeur de danse. Vers l’âge de 10 ans, mon professeur a proposé à mes parents de me faire entrer à l’Opéra de Paris, comme « petit rat », j’étais paralysée par l’espoir que mes parents acceptent. Ils n’ont jamais voulu, ils pensaient que c’était beaucoup trop difficile, que la vie n’était déjà pas simple avec ma surdité récente, que j’aurais plus intérêt à suivre un parcours scolaire ordinaire du fait de mes appareils auditifs, l’esprit de compétition qui y régnait ne leur plaisait pas, le métier ensuite était aléatoire avec des salaires médiocres. Leur refus m’a brisé le coeur. Je me suis soumise à leur décision, je comprenais leurs arguments. Mon professeur était très déçue, elle leur a proposait tout au moins de m’y emmener une fois, pour voir, elle a poussé mes parents tant qu’elle a pu mais ils ont maintenu leur position.
J’ai conservé intact ce rêve dans mon esprit.
Un jour vers l’âge de 32 ans, c’était tard déjà, en 2002, j’ai décidé de passer le diplôme d’État de professeur de danse."

"J’ai fait en deux ans ce parcours qui normalement se déroule en 5 ans. J’étais extrêmement motivée, j’avais une soif inextinguible d’apprendre et de réussir. J’ai suivi les formations en parallèle, c’est-à-dire que j’ai passé l’examen d’aptitudes techniques qui comprends plusieurs épreuves de danse pure de niveau national. Cela demande de s’entraîner tous les jours, toute la journée, il y a aussi une épreuve de chorégraphie. Ces épreuves sont difficiles et je n’ai réussi qu’à la deuxième tentative.
Parallèlement, j’ai commencé le cursus théorique. J’ai donc suivi des U.V. d’anatomie et physiologie, d’histoire de la musique, assez conséquente car elle comportait 5 épreuves, et d’ histoire de la danse. Cette derniers UV demandait beaucoup de recherches, de lectures, et la rédaction de mémoires. J’ai réussi à boucler ces deux formations en parallèle, en une année ! La deuxième année j’ai suivi une formation sur la pédagogie adaptée aux enfants et aux adultes qui s’est soldée par la réussite des deux épreuves.

"Je souhaite ajouter que par rapport à l’épreuve d’histoire de la musique, aucune mais vraiment aucune facilité ne m’a été accordée. J’avais bien vu que lors des épreuves le jury était très froids et je savais que ce n’était pas la peine de demander des aménagements. Il a fallu que je me débrouille seule comme je le fait depuis l’enfance et donc durant les cours, je posais des tas de questions à mes professeurs, je prenais beaucoup de notes, je travaillais double. Je me suis donc entraînée à écouter et écouter des heures avec un casque tous les morceaux de musique nécessaires. Je tentais de différencier la voix, du piano, du violon ou d’autres instruments. Les appareils auditifs numériques donnent de réelles possibilités. Mais il faut bien le dire, ce cursus est, aujourd’hui, inaccessible à des sourds profonds. Pour réussir il faut une motivation très solide."

"La danse m’a tout donné, elle m’a aidé à structurer mon corps et mon esprit, elle m’a apporté les connaissances, la sociabilité, le sens de l’effort, la confiance en moi, quoique dans ce domaine je suis mitigée : un danseur peut fournir un énorme travail mais qui passera totalement inaperçu dans le résultat et il est rare qu’un professeur fasse des compliments.
La danse m’a appris à mettre mon corps, mon esprit et mes sentiments en accord et me permet aussi de voyager ! En effet, quand je m’investis dans un rôle sur scène, je rentre dans un monde nouveau, dans un personnage et c’est un voyage qui me sort de mon quotidien alourdi par les difficulté de compréhension, la vie est plus légère quand je danse."

"J’ai exercé d’autres métiers avant d’être professeur de danse.
J’ai passé tout d’abord un BEP et un Bac de comptabilité puis un BTS commercial, c’était le choix de mes parents qui avaient pensé qu’il fallait pour une sourde un environnement professionnel calme, sans stresse, dans lequel la communication ne soit pas essentielle. Un travail de bureau face à un ordinateur... C’était vraiment leur choix, je n’avais aucun goût pour ça même si je dois reconnaître que cela m’a apporté quelque chose. Après le bac, j’ai commencé à songer à ce qui me faisait envie, à moi, et j’ai pensé être professeur des écoles pour enfants sourds mais je n’ai pas osé le dire à mes parents, cet aveu me fut impossible. De plus il était trop tard pour m’inscrire et j’ai eu honte. J’ai donc continué par un BTS mais j’ai échoué. J’ai fait plusieurs petits boulots dans des magasins. Puis j’ai pensé qu’il fallait que je passe une licence en sciences de l’éducation, il fallait donc un bac+2, c’est pourquoi j’ai retenté le BTS par correspondance. Je l’ai obtenu et me suis donc inscrite à l’université pour passer ma licence dans l’objectif d’intégrer la formation de professeur des écoles. Je me suis vue refuser l’entrée par une commission médicale de l’éducation nationale. Bref je ne vais pas m’étendre sur ce sujet. Je suis alors retournée dans le domaine commercial pour travailler.
En 1995, j’ai rencontré la communauté des Sourds et ma nouvelle vie a commencé. J’ai intégré la langue des signes et plongé dans le monde des Sourds. J’ai travaillé et suivi des stages dans diverses associations. J’ai suivi la formation de formateurs bilingue pour enseigner le français et la LSF. Tout ceci jusqu’en 2002."

"Je multiplie les activités professionnelles car je ne gagne pas ma vie avec la danse, c’est dommage car ce serait une réelle valorisation de ce que je fais et une preuve de réussite. Si mon conjoint avait un très bon salaire peut être que la danse serait ma seule activité mais ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, la vie est difficile pour tout le monde économiquement. Pour ma part, je dois payer l’essence pour me déplacer pour mes cours, payer la garde des enfants, sans compter toutes les dépenses ordinaires de la vie. Je ne gagne pas assez, je suis obligée de faire d’autres interventions : je fais des extras dans des restaurants, j’interviens aussi comme interface de communication et bien sûr comme formatrice en LSF. J’interviens avec ces différentes casquettes selon les besoins."

"Mes parents ! Difficile de parler à leur place ! Récemment, au mois de décembre, mes parents sont venus assister à un spectacle dans lequel je dansais. Ma mère est restée sans voix, elle a été très impressionnée et admirative. En plus il est vrai que par rapport à mon âge c’est assez exceptionnel, en général les danseurs qui présentent des spectacles sont plus jeune que moi.
Mon père, c’est autre chose. Pour lui la surdité renvoie à quelque chose de négatif. Sa première réaction a été : « Ce n’est pas un peu trop difficile pour toi ? » Ma compagnie de danse se compose de personnes en situation de handicap, et se retrouver face à ça est difficile pour lui. Je pense qu’il a quand même compris quelque chose car plusieurs jours après lors d’un repas de famille, je lui ai redemandé ce qu’il pensait du spectacle et il m’a dit « Je ne suis pas professionnel comme toi ».
Par ailleurs, pour lui une vie réussie, c’est la garantie d’une vie stable avec un salaire régulier et suffisant, une maison, des enfants, quelque chose de très régulier. Moi, je suis une artiste, je travaille parfois jusqu’à 10 heures du soir, je cours partout, parfois je n’ai pas assez d’argent. Il n’y a aucune régularité dans les spectacles. Je ne leur renvoie pas l’image de quelqu’un de fixe. Je pense quand même que mes parents ont compris que ma vie me rendait heureuse, que je vis par et avec mes passions et que c’est ça qui compte pour moi."

"Moi, je trouve la paix de l’esprit et du corps en suivant ce que je suis vraiment au fond de moi pour suivre le chemin de ma vie. Bien sûr, il y a des obstacles mais on trouve toujours des solutions. Il ne faut jamais mettre de côté son moi profond."

4) Delphine Agnesina (11’04’’)

Bio express de Delphien Agnesina :
Delphine Agnesina, 28 ans est originaire de Lyon mais vit depuis longtemps à Toulouse. Cela fait 6 ans qu’elle travaille au pôle d’accueil en langue des signes de l’hôpital de Toulouse. Elle travaille en tant qu’aide-soignante mais aussi médiatrice. Le métier de médiatrice est récent, quand elle avait 19 ans elle a été la plus jeune à faire parti de la première promotion de la formation de médiateur. Delphine déborde d’idées pour l’accessibilité de l’hôpital et parallèlement participe au projet Reach 112 des appels d’urgence.

(Delphine Agnesina)

"J’avais toujours rêvé de travailler dans le secteur sanitaire. Quand je suis entrée au lycée à l’adolescence, je visais le métier d’infirmière, mais j’ai vite compris que le parcours serait semé d’embûches : il fallait d’abord passer un concours, puis suivre une formation de 3 ans, sans certitude de trouver un financement pour l’interprétation des cours ; je ne savais pas quelle école m’accepterait… Bref, j’allais abandonné ce projet quand mes parents ont découvert que l’hôpital de la Pitié Salpétrière mettait en place une formation préparatoire aux concours. J’hésitais alors à monter seule à Paris, mais mes parents m’ont encouragée à le faire. J’ai tout de suite été acceptée à cette formation, car le niveau minimum requis était BEP ou SMS, or j’étais diplômée du baccalauréat.
La formation a duré une année. Une douzaine de sourds s’étaient inscrits, mais certains ont découvert qu’ils n’étaient pas faits pour ce métier, et nous n’étions plus que 6 en fin d’année. La formation comportait des cours théoriques et des stages pratiques. La grande majorité des étudiants étaient des femmes, et je n’ai jamais ressenti d’injustice, d’oppression ou de discrimination particulière. Lors de nos stages pratiques, l’environnement était aussi essentiellement féminin, je me sentais à ma place en tant que femme, valorisée."

"Après une année passée seule à Paris, isolée, suivant une formation difficile aux horaires variables y compris nocturnes, j’étais épuisée et avais besoin de faire une pause. C’est pourquoi quand j’ai obtenu mon diplôme, je souhaitais d’abord rentrer chez moi pour prendre un congé sabbatique d’un an. Je me suis inscrite au chômage, mais l’ennui s’est vite installé : Je tournais en rond et avais besoin d’activité. Je me suis inscrite dans une agence d’intérim, et ai effectué de nombreuses missions de courte durée (2 à 3 semaines) dans des maisons de retraite ou en remplacement de congés maladie. C’est là que j’ai compris que travailler dans un environnement exclusivement entendant n’est pas chose aisée, notamment lorsqu’on entre en conflit idéologique. Puis j’ai fait par hasard la rencontre de Laetitia Esman, qui finissait alors ses études de médecine. Elle participait au comité de pilotage municipal souhaitant mettre en place un Pôle d’Accueil et de Soins en Langue des Signes, et m’a incitée à leur envoyer mon CV et une lettre de motivation. Ce fut le premier contact qui aboutit à mon embauche au sein du service."

"Mes parents sont fiers du métier que je fais, car il est rarement exercé par des sourds, et mon travail apporte beaucoup de chose à la communauté sourde. Les membres plus éloignés de ma famille sont dubitatifs, car ils ne comprennent pas bien mon rôle d’inter-médiateur. Je leur explique qu’il existe aussi des infirmières médiatrices pour la communauté gitane, ou des communautés étrangères. Mais ils ne se représentent pas bien mon activité, et ne saisissent pas l’importance de mon métier."

"J’occupe un poste d’aide soignante, car pour travailler dans le milieu médical, il faut un diplôme, et de solides connaissances médicales. Ce diplôme était donc adapté au poste de travail, pourtant, le métier d’aide soignante proprement dit ne représente que 10% de mon activité, le reste étant dévolu à l’inter-médiation. Je dois être extrêmement polyvalente, faisant tantôt de la sensibilisation, de la prévention, et de l’aide à la communication en direction des patients sourds mais aussi du personnel soignant entendant.
La prévention se fait dans les écoles en direction des enfants sourds et entendants. Nous intervenons aussi dans les écoles d’infirmières ou de sages-femmes, où je présente les spécificités des patients sourds, les objectifs de l’Unité d’Accueil et de Soins en Langue des Signes et ma fonction au sein de cette structure.
Nous interpellons également les différents services hospitaliers du CHU de Toulouse, pour sensibiliser le personnel soignant aux modalités particulières de l’accueil d’un patient sourd, notamment en terme de communication. Mon rôle consiste également à organiser la présence des interprètes en fonction des besoins des patients sourds.
Au sein même de l’Unité d’Accueil et de Soins en Langue des Signes, ma fonction est multiple : J’exécute certaines tâches de secrétariat, notamment la communication par mail avec les patients, et la gestion du planning de leurs consultations. Je gère les réservations des interprètes. J’évalue si ma présence est nécessaire lors d’une consultation, parce que le patient est soit intellectuellement déficient, soit illettré, soit étranger, soit angoissé au point que seule ma présence le rassurera… C’est dans ces cas-là que j’exécute pleinement ma mission d’inter-médiatrice, faisant le pont entre le soignant entendant et le patient sourd ; le but étant que ce dernier reparte en ayant compris tout ce qui aura été dit. Il arrive parfois que je travaille en binôme avec un interprète, ou seule lorsque ma présence suffit à rassurer le patient sourd. De plus, la LSF n’étant pas la langue maternelle du docteur Esman, elle a souvent du mal à comprendre la langue des signes d’un patient étranger. Dans ce cas, nous travaillons aussi en binôme et je fais l’interprétation entre la langue des signes du patient et la langue des signes française accessible au Dr Esman. Nous pouvons également élaborer conjointement des stratégies pour permettre au patient de comprendre la posologie des médicaments, utilisant par exemple le dessin."

"Lors de ma formation, j’avais été alertée sur l’importance du secret professionnel. Certains professionnels font le choix de ne pas fréquenter la communauté sourde en dehors du travail, mais ce n’est pas mon cas. Personnellement, j’ai besoin de rester en contact avec mes pairs, participer aux activités associatives, voir mes amis… C’était parfois délicat au début car certains patients s’inquiétaient des informations que je pourrais divulguer à leur sujet. Je n’en ai pas fait cas et le plus important, c’est le positionnement que l’on adopte : en respectant inconditionnellement ce secret professionnel, les patients ont fini par me faire confiance. Je n’ai plus de problème aujourd’hui, au point que certains sourds viennent parfois me raconter leurs ennuis de santé en dehors de mes heures de travail, et c’est alors moi qui dois mettre le holà et rappeler que je ne porte pas la blouse blanche 24h/24."

"Mon plus grand défaut est que je ne supporte pas la routine. Pour casser ce rythme professionnel trop répétitif, je prends des repos, sors souvent, et voyage régulièrement.
J’ai aussi cette faculté de séparer vraiment mon activité professionnelle de ma vie personnelle. Certaines personnes « ramènent » leurs soucis professionnels à la maison, ressassant tout le week-end ce qu’il ne faudra pas oublier lundi matin. Pour ma part, même si j’ai laissé certaines actions inachevées le vendredi soir, je sais que je parviendrai gérer la situation le lundi matin.
En terme de loisirs, je fréquente beaucoup de sourds, je suis bénévole dans des associations, et je m’adonne à ma nouvelle passion : le cinéma. J’écris en effet des scénario, j’en ai d’ailleurs un en cours que j’espère tourner fin février, début mars. J’ai déjà réalisé quelques courts-métrages en amateur, et soutenue par mes amis, j’ai décidé de poursuivre l’aventure. Sur Toulouse, je suis fière d’être la seule réalisatrice sourde de court-métrage, et de me mesurer aux réalisateurs sourds."

"Les femmes sont souvent plus sensibles, affectives, proches des gens, elles ont un puissant instinct maternel, elles sont douces, à l’écoute. Ce sont des qualités féminines importantes. Les hommes ont d’autres qualités, différentes. A mon sens, travailler dans le milieu médical requière de nombreuses qualités féminines telles la patience, l’écoute et l’empathie que confère l’instinct maternel. Tout cela donne aux femmes une beauté intérieure qui est très importante. Au gros, il faut simplement être fier d’être la Femme."

Liens utiles :

- L’Aude Pays Cathare en Langue des Signes Française sur le site officiel du tourisme de l’Aude

- La compagnie TATOO sur Facebook

- L’Unité d’accueil et de soins en langue des signes

- Troisième métrage "Toutes pareilles" réalisé par Delphine Agnesina avec deux amies